Il y a quelques années, j'ai eu le bonheur de disputer le championnat doublette avec mon père. Dans mes souvenirs, c'est ainsi que cela s'appelait. Pas "le double". Pas une formule froide sortie d'un tableau administratif. Le championnat doublette.
Deux joueurs, deux générations peut-être, mais une même partie, un même rond, une même émotion. Alors pourquoi commencer à effacer ce souvenir ?
À force de vouloir faire entrer la pétanque dans toutes les cases du sport moderne, on prend le risque de lui enlever son accent, sa mémoire (Lire "Le classement des Nationaux est-il en danger"), sa saveur. Voilà qu'on parle de plus en plus "d'athlètes" là où nous avons toujours parlé de joueurs, de "simple" là où s'imposait le tête-à-tête.
Mais au fond, quel est le but ? Appeler un joueur un athlète, est-ce vraiment faire grandir la pétanque ? Vous vous reconnaissez, vous, dans ce vocabulaire ? Quand vous arrivez au terrain avec vos boules, votre chiffon, vos souvenirs de parties gagnées ou perdues, vous vous dites que vous êtes un athlète, ou simplement un joueur de pétanque ?
Le mot "athlète" vient du monde de l'épreuve, de la performance, du concours. Très bien. Il n'est pas honteux, il n'est pas insultant. Mais à la pétanque, nous ne sommes pas seulement des corps qui concourent : nous sommes des joueurs.
Et un joueur de pétanque, ce n'est pas moins noble. Au contraire. Le joueur pense, sent, doute, tente, manque, réussit. Il lit une donnée, serre une mène, choisit de pointer ou de tirer, parle à son partenaire, affronte le terrain autant que l'adversaire. Il prend parfois un carreau, en réussit un autre, sauve un point, perd une mène, recommence toujours.
Un athlète dispute une épreuve. Un joueur de pétanque entre dans une partie. Ce n'est pas moins noble : c'est plus riche.
Bien sûr que la pétanque est un sport. Un vrai. Exigeant, technique, mental, parfois impitoyable. Mais elle n'a pas besoin de se déguiser pour être respectable.
Le golf a gardé ses birdies, ses bogeys, ses eagles, ses greens, ses bunkers et ses fairways. Le rugby a gardé ses mêlées, ses touches, ses essais, ses drops, ses en-avant et ses rucks. Ces mots font partie de leur identité, de leur culture, de leur charme. Personne ne leur demande de les effacer pour paraître plus modernes.
Alors pourquoi la pétanque devrait-elle abandonner son tête-à-tête, sa doublette ? Et si l'on accepte cela sans rien dire, que restera-t-il demain de nos mènes, de nos bouchons, de nos carreaux, de nos Fanny, de toutes ces expressions qui font sourire, comprendre, vibrer et transmettre ?
Nos mots ne sont pas du folklore. Ils sont notre patrimoine. Ils racontent les terrains, les anciens, les galeries, les parties à 12-12, les boules chaudes, les appoints de grande classe et les carreaux qui font lever le public. Ils racontent aussi nos enfances, nos clubs, nos concours du dimanche, nos pères, nos mères, nos amis, ceux qui nous ont appris à jouer et ceux avec qui l'on aurait aimé rejouer encore une mène.
Changer les mots, ce n'est jamais neutre. À force de remplacer les mots du jeu par des mots plus lisses, plus froids, plus génériques, plus copiés, ne risque-t-on pas de nous détacher peu à peu de cette pétanque que nous aimons ? Une pétanque sans tête-à-tête, sans doublette, sans triplette, sans bouchon, sans mène, sans carreau, ce serait peut-être plus simple à classer dans un dossier. Mais ce serait moins vivant.
Alors oui, modernisons ce qui doit l'être. Améliorons l'accueil, les concours, la formation, l'arbitrage, la médiatisation. Donnons à nos compétitions l'organisation qu'elles méritent. Donnons à nos champions la reconnaissance qu'ils méritent. Mais ne commençons pas par effacer notre langue.
Avant de changer les mots, changeons plutôt les maux.
Amis boulistes, ne laissez pas votre pétanque devenir une ligne de plus dans le fichier des sports du ministère. Battez-vous pour ses mots, parce qu'en les défendant, vous défendez bien plus qu'un vocabulaire. Vous défendez une façon de jouer, de parler, de transmettre et d'aimer ce jeu.
Et pour s'en convaincre, ouvrons ou rouvrons "Les mots de la pétanque" de Pierre Fieux. Ce livre rappelle combien notre langue bouliste est riche, imagée, populaire, méditerranéenne, drôle et profonde. Chaque milieu, chaque sport, chaque profession possède son langage : celui de la pétanque est l'un des plus savoureux qui soient. Il vient des terrains, du Midi, des ouvriers, des paysans, des chasseurs, des pêcheurs, puis de toutes les régions et de tous les pays francophones qui l'ont enrichi.
Un sport qui possède autant de mots possède déjà une âme.
Ne laissons personne lui changer son nom.
Et puis, puisque certains veulent tout rebaptiser, amusons-nous un instant : le carreau deviendra bientôt une "frappe stabilisée à impact positif", la Fanny une "défaite intégrale", et le bouchon un "référentiel sphérique central".
Ce sera peut-être plus moderne.
Mais ce ne sera plus vraiment la pétanque.
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