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L'entretien du mois : René Macari : nous étions bien autre chose que des joueurs de boules

Posté par BOULEGAN le 5/3/2011 6:00:00 (47417 lectures) Articles du même auteur

L'entretien du mois

René Macari : Nous étions bien autre chose que de simples joueurs de boules

 

 

 

 

A 81 ans (il fête aujourd'hui son anniversaire), le triple champion de France à pétanque et au jeu provençal n'a pas changé. Verbe intarissable, caractère volcanique, l'ancien footballeur du Nîmes Olympique, qui continue de faire tous les matins ses deux heures de salle de sport, pose toujours un regard vif et sans concession sur les deux jeux dont il est devenu l'une des légendes. Il a accepté d'évoquer avec nous une époque où, comme le disait Otello, lorsqu'on ne parvenait pas à éblouir la galerie, on avait au moins le devoir de la faire rire. Entretien avec un artiste.

 

Vous êtes indissociable, dans la mémoire de ceux qui vous ont vu jouer ensemble, de Raoul Bonfort, disparu l'an dernier. Quels sont les souvenirs...



...qui vous reviennent en premier lorsqu'on vous parle de lui?

Raoul, c'est d'abord un homme qui me manque. Il m'a amené beaucoup, sur le plan sportif mais aussi par son intelligence. Nous avions les mêmes idées, une grande complicité. Nous nous sommes trouvés : chacun de nous deux était exactement ce qu'il fallait à l'autre. Il me l'avait dit lorsqu'il était venu me demander de jouer avec lui. Il m'avait dit : "Tu es la personne qu'il me faut."

On a beaucoup dit que nous faisions du cinéma. En fait, nous étions naturels, les répliques venaient spontanément. On me dit parfois que ce ne serait plus possible de jouer comme çà aujourd'hui : c'est faux. Même nos adversaires se régalaient, car nous savions les prendre, les faire rire, les caresser dans le bon sens pour qu'ils se prêtent à notre jeu.

 

Je sens que vous avez déjà une petite anecdote...

Exactement. C'était en 1969 à Roubaix, l'année où nous avons été champions de France. Nous avions fait une partie en quart de finale ou nous avions décidé, en accord avec nos adversaires, de ne rien lever. A un moment le gars d'en face lève une pierre : le spectacle commence. Nous étions menés, çà ne jouait pas bien et j'avais déjà un caractère coléreux : je balaye tout le terrain. Le gars me dit "On a dit qu'on ne levait rien !" Il appelle l'arbitre, quand celui-ci arrive, je lui réponds "Mais je n'ai rien levé !" en prenant le public à témoin. Évidemment, toute la galerie me siffle : palabres, partie arrêtée. Le président de la fédération, qui s'appelait André Paul, menace de nous exclure, en nous disant qu'il ne faut plus parler. La partie reprend, nous la gagnons.

Nous nous retrouvons en demi-finale et le président Paul est dans la tribune. Pendant la présentation des équipes, je lui fais signe que nous ne dirons rien, et au début de la partie, je dis à Raoul que nous ne parlerons que par gestes, en faisant les muets. Nous faisons quelques mènes comme çà, le public commence à rire, et tout d'un coup Raoul, qui vient d'avoir un contre, s'écrie : "Sur un coup comme çà, même un muet il parlerait !" Et bien, celui qui riait le plus fort, c'était André Paul !

Nos adversaires ne nous en voulaient jamais. On prenait les choses en rigolant. Si le gars d'en face tirait bien, je disais à Raoul : "Qu'est-ce qu'il tire bien ce tireur ! Si on le prenait avec nous l'année prochaine ?"

Le public riait et çà se passait bien.

 

 

 

Vous avez été champion de France à pétanque, on vient de l'évoquer, et également deux fois au jeu provençal. Que pensez-vous de l'évolution de ce dernier et quel avenir a-t-il selon vous ?

Le jeu provençal se meurt, car on ne le pratique pas assez. La télévision fait beaucoup de battage autour de la pétanque, et ne montre jamais la longue. C'est pourtant le plus beau jeu, où chacun peut se défendre, contrairement à la pétanque.

En fait, il manque aujourd'hui les artistes qui hier, faisaient régaler le public. C'est devenu un peu tristounet. Si la télé nous avait filmés à notre époque, toute la France se serait mise à jouer.

Pourtant, le jeu a un avenir si on l'aménage. Pour ma part, je réduirais la distance, pour qu'il y ait plus de jeu, plus de spectacle.

Il faudrait également des écoles de boules où on l'enseigne. Actuellement, on n'apprend que la pétanque : rien d'étonnant à ce qu'autant de joueurs ne sachent pas faire le pas en pointant, ou tirent en faisant quatre pas au lieu de trois. Il faut faire aimer le jeu aux jeunes pour qu'il survive.

On pourrait aussi réduire le nombre de points, passer à onze au lieu de treize. Pourquoi la fédération ne mettrait-elle pas également une date commune à tous les départements pour les championnats, à présent que les boulodromes couverts se sont multipliés ?

Il faut avoir des idées. Le jeu provençal est tellement beau. A ce jeu, même un tireur qui manque est beau. Quand Raoul jouait, les gens venaient le voir tirer : qu'il frappe ou non, çà ne changeait rien.

 

Vous symbolisez une pétanque disparue, où beaucoup de joueurs étaient aussi des comédiens. Pourquoi la pétanque a-t-elle ainsi changé ?

Je dirai que le ton a changé. On a aussi grossi certaines choses, parlé parfois de menaces. Je pense que l'ambiance était meilleure à l'époque.

Mais il y a autre chose. Les élites d'aujourd'hui sont des joueurs sensationnels, mais ils forment un groupe dans lequel il n'y a pas beaucoup de méridionaux. Les joueurs du Nord n'ont pas ce qu'on avait : il leur manque l'accent, ils sont trop sérieux. Nous on rigolait, on ne calculait pas.

Et puis, il y a tous ces règlements, ces cartons jaunes, ces ronds en plastique, ces écoles de boules. Vous savez, la pétanque, c'est un jeu de rue. Un jour Raoul me disait : "Je dois être un des seuls boulistes à être bachelier." La-dessus, il manque double. Je lui ai crié "Et là, il t'a servi à quoi, ton bac ?"

 

 

Vous avez eu votre plus beau rôle il y a quatre ans : lors d'une reconstitution de la première partie de pétanque organisée à la Ciotat, vous avez joué le rôle de Jules le Noir. Qu'est-ce qu'on ressent lorsqu'on incarne celui pour lequel a été inventée la pétanque ?

J'en garderai un souvenir inoubliable. Madame Galland, qui organisait cette journée, me l'avait demandé et voulait que Raoul joue le rôle d'Ernest Pitiot. Mais il était déjà fatigué, et c'est Gérard Scarsi qui m'a donné la réplique.

En fait je n'ai pas vraiment joué : mes genoux me font mal et je n'ai pas forcé pour faire Jules le Noir cloué sur sa chaise. Pendant des années, je criais à Raoul : "Ce jeu, je l'ai inventé !" Alors, là, cà venait tout seul ! J'ai improvisé, et çà m'a beaucoup plu.

Mais j'aurais aimé le jouer avec mon compère : lui, c'était un artiste. Vous savez, nous étions bien autre chose que de simples joueurs de boules. La pétanque, comme le théâtre, a besoin du public. La vraie pétanque, comme le jeu provençal, se joue avec la galerie autour : les carrés d'honneur, çà ne nous a jamais intéressé.

J'ai gagné cinq fois le Midi Libre au milieu des arènes de Nîmes, devant cinq mille spectateurs. Je disais à Raoul "Ne tire pas, pointe !" Je me mettais au milieu, lui criait "Je t'en supplie, laisse-moi tirer !". Les gens riaient. C'était du spectacle.

 

 

Vous avez disputé et perdu, en quinze jours, la finale de la Marseillaise et la finale du Provençal avec la même équipe, Jean-Pierre Ferret et Gérard Sigal. Qu'est-ce qu'on éprouve quand on vit çà dans les deux plus grands concours de l'époque ?

C'est spécial. En fait, à l'époque, quand j'arrivais en finale, j'avais l'impression d'avoir fini le concours. Maintenant, je m'aperçois que le second, on n'en parle jamais.

Mais le Provençal, c'était particulier. En fait, j'ai perdu sur une faute monumentale. La veille de la finale, j'étais retourné à Nîmes avec Jean-Pierre Ferret, et le vendredi midi, je déjeunais au Grau-du-Roi avec des amis : j'ai un peu oublié l'heure, ce qui fait que je suis arrivé à Marseille avec beaucoup de retard. Je pensais être le dernier, mais Ferret est arrivé encore plus tard. On a commencé la finale sans échauffement, on a pris six point la première mène et on a perdu.

C'est un regret, bien sûr, mais le Provençal n'a jamais été un objectif : pour quelqu'un de Nîmes, comme moi, le grand concours, c'est le Midi Libre. Pourtant, je m'aperçois aujourd'hui qu'il n'y a que le Provençal qui manque à mon palmarès, et qu'aucun Nîmois ne l'a jamais gagné.

Une autre déception, ça été la finale du championnat de France de 1979 à Nancy. Moi maladroit, je perds parce que j'ai fait palet. Ce palet a poussé Palazon à tirer le bouchon pour gagner, et il a réussi. J'aurais mieux fait de manquer, çà m'a fait mal au cœur.

 

Quand vous avez découvert le jeu de boules, quels sont les joueurs qui vous ont donné envie de jouer ?

Charlot Oderra, qui était déjà en fin de carrière, et surtout Sardine. J'ai joué contre lui, et j'étais ébloui de le voir jouer. Vous savez, on essaye toujours de ressembler à ceux qui nous éblouissent.

Il y a eu aussi Robert Theulon, de Nîmes. Il était majestueux quand il tirait, c'était une gazelle. Et aussi Jeannot Ferret, le bombardier gitan, et Petit Fernand, qui envoyait les boules au ciel : on se régalait.

C'était des joueurs dont on attendait les parties avec impatience. Dans les jardins de la Fontaine, je me rappelle d'une partie avec Bonfort et Salvador contre Baldi, Arpinon et Lilou Maurin : les gens traversaient les jardins en courant pour avoir une place.

A l'époque, tout le monde jouait aux deux jeux. La pétanque a pris le dessus à cause de l'argent : à la longue, on joue trois jours, çà fait des frais, il n'y a pas assez de prix. Çà détourne les jeunes du jeu provençal. On ne devrait pas faire de concours à moins de mille euros.

Vous suivez la pétanque actuelle, vous connaissez ses champions. Quel est le joueur qui vous marque le plus aujourd'hui ?

Il n'y en a pas. D'abord, si je commence à donner des noms, je vais en oublier. Et puis certains, je me demande s'ils ont des dents : je ne les ai jamais vu sourire. Un jour, ils vont mourir sur le jeu, tellement ils sont tristes. Pourtant, ils ont beaucoup plus de facilités que nous n'en avions, grâce aux invitations.

Et puis je ne peux pas m'empêcher de me demander comment certains auraient joué dans les ambiances que nous avons connues, quand on allait au rond et qu'on entendait "Celle-là, il va la manquer !" ou que les adversaires disaient "Ne bougez plus, il va tirer !" ou "Ouvrez la galerie ! N'arrêtez rien !". Je n'arrive pas à être certain qu'ils en taperaient tous autant que devant les caméras.

Vous savez, il fallait être solide à l'époque. Un jour, nous avions perdu contre trois petits vieux qui avaient presque honte de nous avoir battus. Eh bien, le lendemain, les journaux qui racontaient la partie étaient affichés sur tous les arbres des jardins de la Fontaine pour nous chambrer.

Aujourd'hui, si on dit deux mots dans la partie, les gars d'en face expliquent qu'ils ne pouvaient pas gagner, que c'était injouable. Ce sont d'ailleurs souvent les voyageurs qui portent le chapeau dans ce genre d'histoire. Mais dans le temps, il y avait aussi des voyageurs pas faciles, et on gagnait quand même, et quand on perdait, on ne cherchait pas cette excuse.

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Auteur Conversation
Anonyme
Posté le: 16/3/2011 0:18  Mis à jour: 16/3/2011 0:18
 Re: René Macari : nous étions bien autre chose que des jo...
Bon anniversaire Mr Macari.
Je vous ai connu à Nîmes où nous nous avons quelquefois joué ensemble.
Pour moi la plus belle histoire de pétanque vous concernant avec Mr Bonfort s'est déroulé à Nancy en demie finale du championnat de France.
Vous jouiez contre la Gironde (Védélago, Loulon et ... son nom m'échappe).
Raoul tirait en demi rafle et se faisait siffler copieusement par le public. Explosions de voix, cris , toute la panoplie de votre complicité s'étalait au grand jour. Vous faisiez semblant de retenir Raoul qui néanmoins explose et se retournant vers les tribunes annonce à la cantonade "Riez mes canaris , avant la fin de la partie vous m'applaudirez ".
Vous lui dites à ce moment (plutôt fort d'ailleurs), mais tu es fou , le public va nous huer.....
Et comme dans un film , la mène suivante , soit 5 mn après l'algarade , les girondins gagne le point avec une boule à la sautée....Grand silence mais tout le monde pense "Hé bien va voir s'il sait tirer au fer"....
Au moins 2 minutes passent avant que Mr Bonfort ne lance son bras.
Carreau recul.
Tout le public debout en train d'applaudir à tout rompre et vous vous l'engueuliez en lui disant qu'il n'avait même pas fait un carreau pile....et que pourtant des boules comme ça on ne peut y faire que des carreaux.

Quel estomac et quelle prestance.

Oui cette pétanque est bien morte mais Chapeau bas Mr Macari.

A bientôt peut être au Gambrinus chez le blond si Nimes n'a pas trop changé elle non plus depuis que j'en suis parti.
Cdlt
ladaille
Posté le: 9/3/2011 18:22  Mis à jour: 9/3/2011 18:22
Boulistenaute aspirant !
Inscrit le: 21/10/2007
De: 77
Envois: 1271
 Re: René Macari : nous étions bien autre chose que des jo...
Un mot "magnifique"
PatGoch
Posté le: 7/3/2011 13:59  Mis à jour: 7/3/2011 13:59
Boulistenaute accro !
Inscrit le: 12/6/2005
De: 35
Envois: 4156
 Re: René Macari : nous étions bien autre chose que des jo...
Mr Macari
Quel délice de vous avoir vu interpréter à maintes fois avec votre fidèle compagnon et ami, l'autre acteur Pagnolesque Mr Raoul bonfort, des pièces de théâtre dont le scénario improvisé n'avait rien à envier à Michel Audiart ( le génie des phrases )....Je crois me souvenir également d'une demi-finale du france où avant de vous agenouiller vous avez du annuler 7 ou 8 fois le but ....
De ce temps là :, paroles , annonces et actions n'étaient pas des ennemis du beau jeu...
Enfin comment ne pas être émerveillé par votre faconde et votre visage qui porte non sans confusion encore à votre âge, dans le regard , le sourire à l'instar d'un adolescent coquin, qui va encore dans quelques instants refaire une farce à ses copains....
Vous avez sû garder tout au long de votre vie, , et j'essaie de m'en nourrir tous les jours, l'amusement des gens qui n'ont comme défaut que le rire et la modestie...La vie pour vous avoir vu vaut bien la peine d'être vécue.....
Que la Pétanque sur le terrain, comme je le dis, ne soit plus un cerceuil, mais un hâvre de plaisir, tout en respectant ses adversaires, un peu d'humour et de rire au jeu ne peuvent qu'être positifs.......
schumi94
Posté le: 7/3/2011 10:33  Mis à jour: 7/3/2011 10:33
Boulistenaute accro !
Inscrit le: 19/9/2006
De: 94 Val de Marne - Île de France
Envois: 444
 Re: René Macari : nous étions bien autre chose que des jo...
Joyeux anniversaire René.
Très joli portrait et anecdotes qui retrace la vie de ce très grand joueur de pétanque et provençale.C'est vrai qu'avec des gens comme lui la pétanque avait une toute autre allure que maintenant ou il ne faut pas dire une parole ,ni bouger un sourcil,les pieds au millimètre,plus de donnée, c'est triste, mais nous aimons tellement çà que nous continuons "tant pis" !!.Il me reste un énorme souvenir d'il y a bien 10 ans, près de Sète ou j'étais en vacances,j'ai eu le "grand bonheur" de faire le challenge JM.Izoir avec René Macari et son complice de toujours Dédé Cabanel,je peux vous dire que c'était qq chose !!!. 200 spectateurs morts de rire,de leurs facéties et moi qui étais obligé de me reprendre 10 fois avant de tirer une boule.Eh bien à quelques mètres de nous jouait Passo,et pour lui il n'y avait qu'une vingtaine de spectateurs pour vous dire ce que ces personnages comme eux (Macari,Bonfort, Cabanel, Salvador) drainaient comme spectateurs .Avec eux il se passait toujours qq chose, c'était merveilleux, qu'elle rigolade !!!.
schumi94
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PORTRAIT N° 296 DAVID Christian "schumi94"
http://www.boulistenaute.com/actualite-portrait-296-david-christian-schumi94-7587
TIROFER7
Posté le: 7/3/2011 9:43  Mis à jour: 7/3/2011 9:43
Bébé boulistenaute
Inscrit le: 18/2/2007
De: Séte - 34 Hérault - Languedoc-Roussillon
Envois: 100
 Re: René Macari : nous étions bien autre chose que des jo...
joyeux anniversaire René, Que de nombreuses année continues à vous garder avec nous, car des joueurs de votre trempe, ils n'en reste plus guère.
Hé oui, nos champions d’aujourd’hui, ne joueraient pas comme ils le font actuellement devant les caméras, ils ne supporteraient surement pas la gouaille que vous mettiez sur les terrains et qui faisait prendre la mayonnaise avec le public( paul SCIALO) en fait partie de cette pagnolesque pétanque qui nous régalais tant.
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